Le Grand Gibier

d’après LE MONDE

 

Dégâts du grand gibier – Trop de grand gibier – Indemnisation

 


Le fragile système d'indemnisation des dégâts

 

Les chasseurs déboursent 21,5 millions d'euros par an pour indemniser les dégâts commis par le gibier sur les récoltes, qui proviennent, selon les dernières estimations, à 80 % des sangliers et à 20 % des cervidés. Ces indemnités commencent à 76 euros, le minimum, et peuvent atteindre plusieurs dizaines de milliers d'euros pour les cultures à forte valeur ajoutée (horticulture, vigne). S'y ajoutent les 10 millions d'euros destinés aux mesures de prévention.

Ces sommes sont essentiellement financées par la vente de timbres "grand gibier" départementaux (7,5 à 75 euros pièce) dont les chiffres globaux ne sont pas communiqués.

S'y ajoutent les taxes sur les plans de chasse et la vente de bracelets qui rapportent environ 12,6 millions d'euros. Enfin, certains chasseurs payent des timbres "grand gibier" nationaux à 40 euros pièce, qui rapportent environ 4,4 millions d'euros.

Un système complexe, qui risque de se trouver en difficulté, comme le confirme Benoît Guibert, chef du service des dégâts à la Fédération nationale de la chasse : "La diminution du nombre de chasseurs n'influe pas directement sur le financement des dégâts car elle est compensée par l'augmentation du prix des timbres et des taxes sur les plans de chasse.
Néanmoins, un coût trop élevé de la chasse au grand gibier peut conduire les chasseur à délaisser cette pratique."

La situation deviendrait alors périlleuse : une baisse des prélèvements de gros gibiers conduirait à une augmentation des dégâts. D'où des indemnisations en croissance mais des ressources en diminution...

Sur le terrain, les initiatives en matière de prévention se multiplient :
"Les chasseurs posent des clôtures pour protéger les cultures sensibles. Ils mettent également des terres en jachère pour fournir de la nourriture aux animaux et éviter le ravage des cultures", souligne Benoît Guibert. Une prévention qui, si elle n'enraye pas de manière significative l'augmentation des dégâts, témoigne en tout cas l'urgence de la situation.

 

L'envolée démographique du gros gibier menace l'équilibre biologique

 

Chevreuils, cerfs et sangliers prolifèrent depuis une dizaine d'années. La chasse ne parvient plus à jouer son rôle régulateur entre faune sauvage, forêt et flore. Le financement du préjudice occasionné aux agriculteurs risque de devenir problématique.
Le territoire français connaît une explosion incontrôlée des populations de grand gibier. Une situation paradoxale dans un pays ayant institué en 1963 le système des plans de chasse, généralisé en 1979 à tous les départements pour protéger les cerfs, chevreuils, chamois, mouflons ou isards.

Depuis cette époque, les populations n'ont cessé d'augmenter, et la pente de la courbe s'est nettement accentuée au cours des dix dernières années.

L'évaluation des populations de grand gibier en France repose sur les informations collectées par l'Office national de la chasse et de la faune sauvage (ONCFS) dans le cadre des tableaux de chasse. Lors de la saison 2000-2001, les prélèvements cynégétiques ont concerné 430 262 chevreuils (+ 5,3 % par rapport à 1999-2000), 382 518 sangliers (+ 24,7 %) et 35 305 cerfs
(+ 6 %). Certes, ces chiffres ne recensent pas directement les populations, dont le comptage n'est réalisé qu'à petite échelle, mais ils reflètent leur régulière augmentation.

 

SURPOPULATIONS

 

Au cours des vingt dernières années, les tableaux de chasse annuels des chevreuils et des sangliers ont été multipliés par 6 et celui des cerfs par 3,6. Instaurés pour protéger des espèces menacées de disparition, les plans de chasse se révèlent inadaptés à la régulation des surpopulations. Pour preuve, la différence entre les autorisations de prélèvement et leurs
réalisations. L'an dernier, les chasseurs avaient l'autorisation de tuer 49 000 cerfs, soit près de 14 000 de plus que le tableau de chasse effectivement réalisé. Cet écart de 40 % accélère l'augmentation des effectifs de cerfs. Le phénomène concerne également les chasses du chevreuil (déficit de 13 %), du chamois (12 %), du mouflon (29 %) ou de l'isard (32 %). Le sanglier, pour lequel aucun plan de chasse limitant les prélèvements n'est établi, est loin d'échapper à l'envolée des effectifs. Il a étendu son territoire à l'ensemble des départements français, y compris les régions de montagne.

Cette évolution pose de sérieux problèmes en matière d'équilibre biologique et d'augmentation des dégâts sur les cultures. A la direction générale de l'Office national des forêts (ONF), Renaud Klein, responsable chasse, pêche et faune sauvage, qualifie la situation de "grave". Pour lui, les surpopulations de gros gibier, parfois supérieures au double de la densité
d'équilibre, "remettent en cause la gestion durable de la forêt". Les dégâts les plus importants sont provoqués par l'abroutissement, c'est-à-dire la consommation de nourriture végétale par les cerfs et les chevreuils. Certaines de leurs pratiques, comme le fait de frotter les bois lors de leur repousse pour faire tomber le velours qui les entoure, "écorcent la tige des arbres jeunes". D'où une dégradation de la capacité de renouvellement de la forêt. "Les essences de base comme les hêtres et les chênes sont touchées", indique-t-il.
Cette surpopulation pourrait donc avoir un impact sur la biodiversité, avec le risque de voir disparaître certaines essences "plus consommées que d'autres" et en quantité inférieure (érables, merisiers, frênes).

BIO-INDICATEURS

 

Pour prendre la mesure exacte de la situation, l'ONF comme l'ONCFS développent des bio-indicateurs fournissant des informations précises, à la fois sur la démographie des animaux et sur l'état de la forêt. Michel Vallence plaide pour la mesure du taux de fécondité et du poids des jeunes de l'année, données "corrélées avec l'état d'équilibre entre les animaux avec leur milieu", précise-t-il. Plus la nourriture est abondante, plus les portées seront importantes et mieux les faons se développeront. Pour collecter ces informations, les sociétés de chasse doivent être équipées du matériel nécessaire, tel que des balances précises ou des instruments de mesure de la longueur des pattes ou de l'usure de la denture. Il restera ensuite à convaincre les chasseurs de réaliser de tels relevés.

De son côté, l'ONF, également favorable à la pesée des animaux tués, tente de standardiser des méthodes déjà pratiquées comme la mesure de l'indice kilométrique. "Des observateurs effectuent des parcours de 6 km à 7 km et comptabilisent le nombre d'animaux qu'ils voient", explique Renaud Klein.
D'où l'obtention d'un taux de chevreuils, par exemple, au kilomètre parcouru. L'évolution de cette donnée d'une année sur l'autre reflète celle de la population. La précision de la mesure dépend de la rigueur et de la régularité des parcours effectués. L'ONF réalise également des mesures directes de la "pression floristique", révélatrices de la consommation des cervidés. Des zones choisies de forêts de quelques mètres carrés, les placettes, sont analysées en détail pour mesurer l'impact de la nourriture des cervidés sur la forêt.

Pour Renaud Klein, le retour à l'équilibre entre la faune et la flore ne passe pas uniquement par la maîtrise des populations. "Nous tentons également d'augmenter la capacité d'accueil de la forêt par une meilleure gestion sylvicole", indique-t-il. A l'ONCFS, Michel Vallence, directeur des études et de la recherche, analyse le cas du cerf comme le résultat "de plans de chasse trop complexes qui distinguent, outre les catégories - jeune, biche et mâle -, des subdivisions à l'intérieur des mâles". Pour le chasseur posté, il devient très délicat de prendre la décision de tirer. Parallèlement, certaines pratiques comme la chasse en battue, appréciées
dans les départements du Sud, "font sortir le gibier de son territoire alors que la chasse à l'affût ou à l'approche le perturbe moins et se révèle plus efficace", explique Michel Vallence.

L'explosion démographique du grand gibier provoque une profonde remise en cause de la chasse. Une approche plus scientifique semble nécessaire, afin de restaurer l'équilibre écologique. De loisir controversé, la chasse pourrait devenir un véritable instrument de maintien de l'harmonie entre l'homme et la nature.

Michel Alberganti

 

Le nombre de chasseurs diminue en France

 

Le nombre de chasseurs diminue en France de 2 à 3 % l'an. Il est ainsi passé de 2,3 millions à son apogée, en 1974 à 1,4 million en 2000. Malgré l'absence de statistiques nationales, l'âge moyen des chasseurs semble augmenter, ce qui expliquerait en partie la baisse du nombre de pratiquants.
Néanmoins, ce phénomène ne semble pas encore toucher la chasse du grand gibier. Ce n'est donc pas ce phénomène qui peut expliquer les déficits de prélèvements par rapport aux plans de chasse. Serait-ce l'efficacité des pratiquants ? Outre la complexité des règlements, la qualité de tir pourrait contribuer à l'expliquer. Pour l'instant, les épreuves d'obtention du permis e chasser, examen instauré en 1976, restent essentiellement théoriques. La formation pratique est axée sur la sécurité à l'égard d'autrui afin d'éviter le tir hors vue et pour pousser à l'identification préalable du gibier.
Rien, en revanche, sur la précision du tir, qui évite de blesser et optimise le tableau de chasse.


Dans le Var, le sanglier s'est adapté à merveille au milieu naturel


Le sanglier aime le Var, même si la réciproque est très discutable. Deuxième département français au niveau des espaces boisés (70 % du territoire), il constitue un lieu d'accueil particulièrement prisé de ces animaux débonnaires qui, à portée de bauge, ont de quoi se nourrir en raisins ou céréales. Avec l'entrée en vigueur de la loi de 1968 supprimant le droit
d'affût aux agriculteurs pour le remplacer par une indemnisation amiable, ces derniers ont assisté, impuissants, à une augmentation des dégâts dans leurs cultures au cours des dix dernières années.

Si 18 000 bêtes sont tuées chaque année, on estime à près de 40 000 celles qui peuplent les taillis et les feuillus varois.

Et, pour couronner le tout, les sangliers se plaisent sous les latitudes méridionales. Alors que, dans les années 1980, une laie avait une portée annuelle de 3 marcassins, la famille de ce boulimique mammifère s'enrichit aujourd'hui au rythme de 3 portées, de 5 petits en moyenne, tous les deux ans. "Cette double situation explique l'explosion des dégâts qu'on constate
sur les vignes au débourrage d'avril et à la récolte, sur les céréales, et plus particulièrement les maïs, cultures à haute valeur ajoutée avec des coûts atteignant 3 800 euros à l'hectare", explique Eric Paul, un jeune agriculteur qui siège à la commission des dégâts causés par les gibiers, à laquelle participent les responsables de la direction départementale de l'agriculture, les organisations professionnelles et la fédération des chasseurs.

Les 25 000 chasseurs varois payent ainsi, via leur fédération, près de 500 000 ? d'indemnisation par an. Et ils en seraient en partie responsables. Moins enclins que par le passé à la "battue aux cochons", ils ne lui consacrent en moyenne que deux jours sur sept, alors que sa chasse est autorisée toute la semaine, hormis le mercredi. La préfecture du Var a même étendu la période de chasse au sanglier du 15 août à la fin février, avec des possibilités de prolongation en mars, alors qu'elle n'est autorisée que du 8 septembre à la fin janvier sur le reste du territoire.

 

DIALOGUE AGRICULTEURS-CHASSEURS

 

Mais rien n'y fait. Comme l'explique Philippe Blachère, directeur adjoint de la direction départementale de l'agriculture, "nous avons à cour, depuis deux ans, de mettre en place des mesures permettant de régler au mieux les problèmes et de réinstaurer un dialogue entre agriculteurs et chasseurs, mais il faut que ces derniers se saisissent du problème. Ils revendiquent un rôle dans la gestion de la nature et des espèces cynégétiques, mais il faut
l'assumer jusqu'au bout. Au-delà du loisir, les chasseurs doivent intégrer la logique de limitation du dégât et les intérêts des agriculteurs. Il faut qu'ils chassent plus et qu'ils éloignent les animaux des terres cultivées en gérant les battues".

D'autant que les sangliers s'adaptent à la situation, n'hésitant pas à fréquenter les résidences secondaires ou principales, à retourner les pelouses et à finir les écuelles des chiens. Mais, comme le fait remarquer Philippe Blachère, "il faut se demander si ce sont les sangliers qui se sont rapprochés des hommes ou le contraire...". De là à penser que les cochons sauvages se sont "sociabilisés" à force de proximité ou de croisements avec des animaux domestiques, il n'y a qu'un pas.

Gilbert Valet refuse de le franchir. Pour ce chercheur retraité de l'Institut national de la recherche agronomique (INRA) qui étudie depuis trente ans le comportement de ces suidés, "c'est un animal de très grande adaptabilité, seul mammifère que l'on trouve dans la taïga et dans le Sud marocain. Sur le plan génétique, il n'a pas changé depuis 20 000 ans. Par contre, il a profité de la déprise agricole", particulièrement sensible dans le Var, où le nombre d'exploitations est passé de 11 000 à 7 600 depuis 1990.

José Lenzini

 

 

"Faute de prédateurs, la chasse est indispensable"


Simon Charbonneau est président de l'Ancer et maître de conférences en droit de l'environnement.


Vous avez créé l'association nationale pour une chasse écologiquement responsable (Ancer). pensez-vous que les surpopulations actuelles de sangliers et de cervidés résultent d'un défaut de gestion ?


Dans les années 1960, le grand gibier était très rare.
Les plans de chasse de l'époque ont bien géré ces populations grâce à une baisse des prélèvements. Mais la gestion de la pénurie et celle de l'abondance ne nécessitent pas la même approche. Les chasseurs ne sont pas responsables de cette situation car ils y étaient mal préparés.

L'explosion actuelle des populations trouve ses racines dans la déprise agricole. Lorsque les surfaces cultivées étaient plus grandes, la pression exercée par la population rurale sur ce gibier était très forte, ce qui enrayait toute prolifération. Aujourd'hui, d'immenses zones en friche servent de refuges aux sangliers auxquels, par ailleurs, la culture intensive du maïs fournit de la nourriture en abondance. Dans les régions méridionales, les chênes verts colonisent d'anciennes terrasses cultivées. Les sangliers y trouvent des espaces dégagés riches en nourriture. Des pratiques mal maîtrisées ont aussi joué un rôle : l'agrainage [action d'appâter avec du grain] des animaux sauvages dans des chasses privées a contribué au déséquilibre, tout comme l'élevage de cochongliers, ces hybrides de cochons et de sangliers qui se reproduisent plus vite.

Quel doit alors être le rôle des chasseurs ?

Il faut des chasseurs plus efficaces et mieux formés. Attirer les jeunes et sortir de cette caricature du chasseur aviné. Le chasseur doit avoir une formation plus poussée et une meilleure connaissance de la faune et de la flore. La chasse doit exercer une fonction de régulation des excès de populations. Les grands gibiers n'ayant plus de prédateurs, la chasse est indispensables pour maintenir un équilibre écologique. Mais il ne faut pas la réduire à cette fonction de régulation. Elle présente avant tout un caractère culturel. Regardez l'expérience du canton de Genève. Pour des raisons idéologiques, la chasse y a été interdite. Ce sont des gardes, au statut de fonctionnaire, qui sont payés pour effectuer les prélèvements
d'animaux sans aucune passion. En France, ce sont les chasseurs qui payent pour chasser.

Le nouveau permis de chasser introduit pourtant de nouvelles notions dans l'exercice de la chasse. Quelles mesures sont encore nécessaires ?

Les chasseurs ont besoin d'école de tir pour s'améliorer. La formation prodiguée au sein des fédérations ne devrait pas se limiter à la simple délivrance d'un permis de chasser, mais assurer une formation permanente et continue. Les modes de chasse doivent aussi s'adapter et changer. Culturellement, les chasseurs méridionaux n'acceptent pas l'usage du mirador
pour les grands gibiers et préfèrent les battues, beaucoup moins efficaces.
Il faudrait populariser la chasse à l'affût ou l'approche silencieuse, privilégiant ainsi les méthodes les plus adaptées à la situation actuelle de surpopulation.

Moins de chasseurs et plus de dégâts. L'économie de la chasse rentre-t-elle
dans un cercle vicieux ?

Seuls les dégâts commis sur les cultures sont indemnisés aux agriculteurs. Mais on omet ceux qui portent atteinte à la biodiversité dans les réserves ou les parcs. Puisque la faune sauvage est considérée comme patrimoine national, la collectivité devrait participer au financement auprès des victimes. Les sociétés de chasse qui se seraient révélées inaptes à réaliser leurs plans de chasse seraient, elles aussi, mises à contribution.

Propos recueillis par Guillaume Jousset

 

La conclusion du SNCC:

 

D'un côté on nous reproche de trop chasser (ASPAS - Avenir Animaux – LPO – ROC etc....) et de l'autre on nous reproche de ne pas prélever assez.
Si l'on nous supprime la chasse le dimanche, conformément à la demande des mêmes associations citées plus haut, le gibier n'en sera que plus nombreux.
Je laisse à chacun son interprétation du problème, conscient que la solution idéale ne viendra certainement pas d'un Bougrain Dubourg ou d'un Charollois qui pensent qu'un chasseur ne peut-être autre chose qu'un voyou (Bougrain Dubourg) ou qu'un assassin aviné (Charollois).

Serge Canadas

Président du SNCC

www.syndicatdelachasse.com